mercredi 15 janvier 2020

Lefka Ori

Du lundi 6 au jeudi 9 janvier.
Il fait un temps à ne pas mettre un cycliste dehors, encore moins une tente. Les vents dépassent maintenant 130 km/h, il pleut des cordes. Par endroits, il s’est accumulé plus d’eau en quelques heures que ce qu’il tombe habituellement en une année. A Kissamos, le long du littoral, la mer rentre jusque dans les habitations, les bars et les commerces. La plage gagne du terrain. La route la bordant s’est recouverte de sable et de tout ce que la mer charrie. C’est effrayant de voir tant de plastique. En montagne, les talus gorgés d’eau n’ont aucun mal à se laisser glisser sur les chaussées.
Les engins sont à l’œuvre. Nous patientons, le temps que la tempête cesse, le temps que les routes soient dégagées…

Vendredi 10, Samedi 11, Dimanche 12. 
Cela fait plus d’une semaine que les enfants nous demandent de reprendre les vélos. Ils sont excités comme des puces. Les trois ou quatre jours de beau temps qui nous sont promis nous permettent de repartir, enfin.
Après le massif de Dikti et celui du Psiloritis, nous partons nous frotter aux Montagnes Blanches, le troisième et plus grand massif de l’île qui compte plus de 50 sommets au-delà de 2000 m d’altitude.
Les routes portent encore des stigmates de la tempête. Les rivières que nous n’avions vues qu’asséchées sont désormais animées par les eaux vives des rus affluant. Aux oliviers, aux orangers succèdent les platanes puis les châtaigniers. Apparaissent ensuite les sapins… et la Neige tant attendue…



Du lundi 13 au mercredi 15. 
De retour à Kissamos, le vent reprend de la vigueur. De fortes pluies sont de nouveau prévues.
Samedi, nous irons chez Tonia pour partager un repas traditionnel. Après cela, nous nous sommes promis de quitter définitivement la Crète...


dimanche 5 janvier 2020

A mi-parcours.

Du vendredi 20 décembre au mardi 31 décembre 2019.
Nous randonnons, nous nous baladons, nous cuisinons, nous nous reposons… A part les baignades (la météo se faisant de moins en moins clémente, seule Lison osera se mettre à l’eau), le programme est respecté.
Un père Noël écoresponsable apporte quelques cadeaux, mais pas trop. Les enfants jouent.
Nous faisons la connaissance de Tonia, la propriétaire de notre maison. Pour les fêtes, elle cuisine avec nous et nous prépare de succulents petits gâteaux grecs. Elle vient de temps à autre prendre le café avec ses deux enfants, Filenia et Fortis.
Nous découvrons, côté mer et côté montagne, une magnifique partie ouest de la Crète.


A mi-parcours, c’est aussi l’occasion de se retourner sur ce que nous avons vécu ces six derniers mois. Dans son cahier de voyage, Lison écrit :

Dans le voyage, j’aime :
Découvrir des modes de vie différents, faire des rencontres, dormir à plein d’endroits différents, ne pas avoir beaucoup de jouets, arriver dans des locations, prendre une douche, aller faire des courses, passer de bons moments ensemble, s’inventer des jeux avec Anatole, dormir, découvrir, visiter des églises et des monuments historiques…, me promener, randonner, me baigner, regarder le paysage, voir un film, pédaler, lire, prendre le bateau, dessiner, l’aventure, les montées, mes peluches, le dépaysement, jouer autour de la tente, regarder les voitures.

Dans le voyage, je n’aime pas :
Voir les déchets dans la nature, les décharges, tout le temps être ensemble, ne pas voir mes copains, rouler sur les grandes routes ce qui fiche beaucoup la pétoche à Maman, les voitures qui nous frôlent, me chamailler avec Anatole, manger des pâtes presque tous les soirs.

Mercredi 1er janvier.
« 2020, on revient ! » : c'est le slogan que répète Anatole.
Pour l’heure, Mamine et Patrick nous quittent. Pièces, bouts de bois, cailloux, porte-clés, coquillages, etc., les enfants rangent dans la valise certains des souvenirs et petits trésors qui remplissent leurs sacoches… et qui vaudront à Mamine de passer un sale quart d’heure à l’aéroport. Après le passage des valises aux rayons X, elle est conviée dans les coulisses sous l’œil sévère de quatre douaniers. On lui demande d’ouvrir son bagage dans lequel elle découvre - avec stupéfaction - une balle d’un fort beau calibre… que Lison avait trouvée en Roumanie. Pas facile de se justifier quand on ne parle ni grec, ni anglais. Sa connaissance de la langue de Dante lui permet cependant de s’exprimer avec les mains. La balle est confisquée et mise sous scellé. L’avion part avec 10 minutes de retard. Ce n'est pas commun pour des petits-enfants d'avoir une mamie fichée S !

Jeudi 2, Vendredi 3. Nous voilà de nouveau tous les quatre. Nous aurions dû reprendre la route ce vendredi mais le mauvais temps et la tempête des derniers jours nous en dissuadent. Une fois de plus nous avons la chance de rencontrer une personne adorable, d’une gentillesse et d’une bienveillance incroyables : Tonia nous propose d’occuper gratuitement sa maison le temps que nous souhaitons. Même si nous ne resterons pas tout l’hiver à Kissamos, c’est confortable de savoir que nous pourrons partir, sans pression, au moment opportun.
Ainsi nous pouvons « profiter » sereinement de vents à plus de 100 km/h, de fortes précipitations et des températures fraîches qui nous offrent une mer démontée et des montagnes toutes blanches.


Samedi 4. Après deux semaines à Kissamos, nous avons nos habitudes. Les enfants vont chercher le pain le matin, les commerçants nous connaissent ou nous reconnaissent, nous faisons nos petites balades quotidiennes. C’est agréable, on se sent comme à la maison. Malgré cela nous ne voulons pas nous encroûter. Nous culpabilisons presque de ne plus être totalement dans l’esprit du voyage tel que nous le concevons. Et nous avons des fourmis dans les jambes…
Après deux semaines d’abstinence, l’accalmie du jour est une aubaine : nous enfourchons les vélos en direction de l’arrière-pays sous un beau ciel bleu. C’est bon !



Dimanche 5. Notre copine Tonia vient prendre le café, nous voulons lui parler de nos projets pour les jours à venir. Elle n’arrive pas seule… Un pope rentre dans la maison avec une grosse touffe de basilic à la main en psalmodiant quelques prières. En déambulant, alternativement, il trempe son bouquet dans une sorte de seau à eau bénite puis asperge les murs. Il repart en coup de vent, comme il est venu. Nous sommes surpris et circonspects, Anatole est mort de rire. Tonia nous dit que c’est bon pour la maison. Nous verrons bien !
Nous continuons à réfléchir sur la suite de notre périple. Rien n’est encore décidé. Quand ? Comment ? Les îles, la Turquie, la Géorgie, l’Arménie… L’Iran n’est sans doute plus d’actualité. La seule certitude que nous avons est que nous devons attendre la fin de l’hiver avant d'affronter les hauts plateaux turcs où il peut faire -30 °C... Des températures qui excitent beaucoup les enfants qui rêvent de se prendre pour Mike Horn, mais pas vraiment les parents…

jeudi 19 décembre 2019

La traversée du massif du Psiloritis

Vendredi 6 décembre. Virginia nous propose de rester gratuitement une journée de plus dans sa magnifique maison -ce qui est tentant- mais nous prenons la décision d’aller au cœur des hautes montagnes crétoises. La météo annonce en effet trois jours de beau temps, c’est une occasion à ne pas manquer.
Comme c’est le cas à chaque fois que nous disposons d’une cuisine, nous préparons quelques repas d’avance, ce qui nous permet de gagner un peu de temps lorsque le camp est installé.
Nous nous baladons dans Magarikari, un village qui ne voit pas beaucoup de touristes. Les portes des maisons, donnant souvent directement sur la rue, sont ouvertes. Les intérieurs sont modestement meublés avec parfois une seule pièce, faisant office de salon, de chambre et de cuisine. La vie se passe principalement dehors. Les anciens se retrouvent au café, quelques femmes bavardent devant le mini-market, les marchands ambulants, qui s’annoncent au mégaphone, proposent ce qui manque, les pick-up, chargés de sacs d’olives, vont et viennent, et nous, nous sommes les heureux spectateurs de cette vie de village.


Samedi 7. C’est le départ pour les montagnes. Comme prévu, le soleil est radieux. 1200 m d+ sont au programme. A Gergeri, et après quelques bosses, nous sommes au pied de la route qui constitue le plat de résistance de l’étape. On compte 17 virages en épingles. Des panoramas à couper le souffle et sans doute quelques suées nous attendent. Pendant que nous avalons notre casse-croûte, les nuages envahissent la montagne. Ce n’est pas vraiment ce qui était au programme. Monter là-haut ou contourner le massif ? Il faut prendre une décision, avec le risque que le mauvais temps vienne gâcher la fête. Anatole n’est pas très chaud, Lison est à fond car elle « aime l’aventure ».
Cela fait 3 contre 1, alors c’est parti, on monte. Après trois ou quatre virages, nous voilà dans les nuages. Nous sortons les chambres à air de traction pour rouler ensemble et ne pas se perdre de vue. Sans visibilité, on a psychologiquement l’impression que ça ne monte pas. L’ascension se fait finalement en bien moins de temps que nous l’avions pensé. Nous nous arrêtons là où la route devient piste. La nébulosité se fait moins dense, on aperçoit parfois quelques coins de ciel bleu. Nous sommes à 1 300 m d’altitude sur un site à l’abandon qui accueille un théâtre de plein air. Nous nous installons sur scène, au pied de l’amphithéâtre. Dans un paysage aussi minéral, nous n’avons pas de mal à trouver quelques belles pierres qui arriment solidement la tente. Même si les températures sont loin d’être glaciales, le feu des enfants nous réchauffe et nous sèche. Le ciel se dégage, les étoiles apparaissent, la lune nous éclaire. Pas un bruit, juste le crépitement du feu. Nous ne sommes que quatre à assister au spectacle…



Dimanche 8. Nous traversons le massif montagneux entouré des plus hauts sommets de l’île, dont le mont Psiloritis, 2 456 m. La piste est magnifique. En balcon, elle monte progressivement jusqu’à 1600 m d’altitude. La météo est changeante : soleil, brouillard, crachin et vent alternent ou cohabitent. Pas de quoi entamer notre moral. C’est si bon de sentir les éléments, c’est si bon de se sentir vivants sur ces pistes, sur ces routes uniques, dans un tel décor.




Après avoir aperçu la mer de Lybie, côté sud de l’île le matin, la descente nous offre désormais des vues sur la mer de Crète, côté nord de l’île.
Nous retrouvons la civilisation à Anogia et nous finissons la journée à Zoniana, deux villages où nous sommes étonnés de voir des gamins d’une douzaine d’années au volant d’énormes pick-up et tout un tas de types à la tête plutôt patibulaire…
Nous nous installons dans un cul de sac, sur le parking des grottes Zoniana, fermées en cette saison. Deux gamins de huit ou dix ans viennent nous contrarier : ils tournent autour de la tente, tapent dans les sardines, font mine de vouloir chaparder on ne sait quoi, tentent d’embêter les enfants que nous sommes obligés de rapatrier dans la tente, jettent des cailloux sur les vélos et nous parlent sur un ton provocateur. Ces petits cons n’ont pas froid aux yeux. En grec, en anglais, nous leur demandons d’arrêter. Après plusieurs requêtes et beaucoup de patience, les nerfs lâchent. Je me mets à leur hurler dessus, à leur courir après en les menaçant d’un bâton destiné à calmer les chiens agressifs qui viendraient nous taquiner d’un peu trop près. Les gamins déguerpissent. Ils pleurent. Celui qui est le plus proche de moi se pisse dessus. Je préfère les chiens.
Evidemment le père de l’un des gosses rapplique quelques instants plus tard. Heureusement, nos explications lui suffisent et il repart.
Nous ne sommes cependant pas très sereins. L’obscurité nous empêche désormais de partir.
La soirée et la nuit qui suivent sont un cauchemar. Sommes-nous dans un village de fous, sont-ce des représailles ou bien des trafiquants ? Les téléphones sont prêts à appeler la police. Des dizaines de voitures viennent faire demi-tour devant notre tente, certaines passent tous phares allumés à quelques centimètres de nous. D’autres s’arrêtent. Les portières claquent, les coffres s’ouvrent, des types discutent.
Il faut attendre deux heures du matin pour que ce cirque cesse.
Lundi 9. Le soleil pointe son nez. Nous sommes épuisés mais nous n’avons jamais été aussi contents de nous lever. Aujourd’hui est un autre jour et nous filons jusqu’à Alfa, petit village sur les hauteurs de Réthymnon où nous avons loué une petite maison après notre escapade en montagne. En chemin, nous rencontrons une adorable dame qui nous donne un grand tupperware de foies de volailles cuisinés dont les enfants se régalent.


A Alfa, Antonia et Manoli nous accueillent à bras ouverts. Mais avant même de déballer nos sacoches, nous fonçons rentrer le code wifi sur l’ordinateur : outre les déconvenues et anecdotes racontées par certains touristes, on trouve sur internet un reportage de la BBC où l’on apprend qu’à Zoniana (et dans ses environs), des paysans ont détourné il y a quelques années l’argent de l’Europe pour planter du cannabis. Leurs modèles sont les cartels colombiens et la mafia italienne. Ils font régner leur loi et la police ne met quasiment plus les pieds sur ce petit territoire de trafiquants et de malfrats, où drogue et armes se vendent aux nez et à la barbe des autorités…
De mardi 10 à samedi 14. La météo n’est pas terrible et nous décidons de rester à Alfa. Antonia et Manoli sont aux petits soins, ils nous gâtent : huile d’olive, vin, raki, liqueurs, gâteaux, fruits et légumes du jardin, tout est fait maison, nous sommes presque en demi-pension.
Entre deux averses et parfois un bon déluge (bienvenus car il n’a pas plu depuis l’hiver dernier), nous sortons les vélos pour visiter les alentours.
Ernesto est un petit chien noir qui traîne dans le village. Il nous accompagnera à chaque sortie. Les enfants l’appelleront Filou. Il fera plus de 60 km à nos côtés, il se fera chasser du monastère d’Arkadi entraînant les pleurs d’Anatole, il manquera de se faire écraser, il courra après des dizaines de chats, des centaines de chèvres ou de brebis, il amusera les enfants, il partagera notre pain. Tout cycliste a une histoire de chien à raconter. Il y en a parfois de sympas.
Quand nous sommes à la maison, nous descendons au rez-de-chaussée, où Evangelina, 92 ans, tient sa petite épicerie ouverte en 1960 et toujours dans son jus. Sur les quelques rayonnages on ne trouve pas grand-chose, sinon la raison de vivre de cette grand-mère.
Nous discutons avec Manoli. Autour d'un verre de raki, et grâce à google translate, il a toujours quelque chose à raconter. 
Nous ne remercierons jamais assez cette famille pour leur chaleureux accueil et ces quelques jours passés chez eux.


De dimanche 15 à mercredi 18. Nous reprenons la route pour Kissamos, petite ville située au nord-ouest de l’île où nous avons loué pour les fêtes un grand appartement.
Nous traversons Réthymnon et La Canée, les plus grandes villes de l’île après Héraklion où l’on trouve enfin une boîte pour y poster la lettre au Père Noël. Nous reconnaissons les touristes à leurs tee-shirts et les Crétois à leurs manteaux.
Nous faisons trois campings sauvages qui nous font oublier notre récente déconvenue. L’un près d’une petite église échafaudée avec vue sur les cimes enneigées, l’autre en bord de mer et le dernier chez Leonidas que nous rencontrons le long de la route. Son terrain est plutôt boueux, humide et pas particulièrement plat, mais nous passons une super soirée, autour d’un feu, installés sur des chaises en plastique, au milieu de bidons, de palettes et de tout un tas de bazar. Leonidas nous apporte un gros sac d’oranges. Quand nous lui demandons ce qu’il fait, il nous dit être prof d’économie. Cela ne nous convainc pas complètement.
DSK aussi était prof d’économie…



Jeudi 19. Nous voilà à Kissamos, installés dans un bel appartement pour deux semaines. Patrick et Mamine doivent nous rejoindre dans la nuit. Au programme : randonnées, balades, baignade, cuisine, repas et repos.

Bonnes fêtes de fin d'année à tous ! Joyeux Noël !