Jeudi 19 mars.
8h00. Réveil, petit déjeuner.
9h30. Nous allumons l’ordinateur. Nous ouvrons les journaux turcs pour nous informer
de la teneur du discours d’Erdogan. La traduction bien que parfois fantaisiste
sur la forme est claire sur le fond. Il y a bien évidemment des mesures prises
(qui sont plutôt des recommandations) mais son intervention ressemble
davantage à un discours d’économie générale, invoquant la grandeur de la Turquie
et méprisant avec arrogance l’Europe. Erdogan parle de la Turquie de 2050 !
Erdogan préfère se projeter 30 ans devant lui plutôt que d’imaginer la situation
sanitaire dans quinze jours. Ça fait flipper. Ce type qui se croit plus malin
que les autres n’a sans doute qu’une idée en tête : devenir l’Atatürk du
21ème siècle. Comment admettre que cette saloperie de virus viendra
déjouer ses plans, mettre à mal la croissance turque, le développement du pays
et remettre en cause la gloire qu’il en tirera ?
Qu’adviendra-t-il pour nous quand le virus commencera à gangrener le pays,
quand des mesures inévitables et bien plus drastiques seront prises, quand
notre droit de séjour sur le territoire arrivera à échéance sans aucune
possibilité de nous en échapper ? Nous ne voulons plus que notre sort soit
entre les mains d’Erdogan.
Peut-être nous trompons-nous, peut-être sommes-nous trop prudents mais en
ces circonstances on se dit qu’il vaut mieux trop que pas assez.
10h00. Site de l’ambassade : encore quelques avions pour l’Europe. Les
derniers devaient partir le 18 mars, il y en a encore jusqu’au 20. Un fichier
Excel les recense : Bordeaux, Nantes, Lyon, Paris, tous au départ d’Istanbul.
Comment y être à temps ? Nous suons à grosses goûtes, ça mouline, pas
question de glander une seconde… Bus : pas possible, délais insuffisants.
Vols internes : nous nous apercevons qu’il y a un petit aéroport à 50 km d’où
nous sommes. C’est notre unique chance.
Site de la Turkish Airlines : Gazipasa - Istanbul. Il y a des vols
avec des horaires qui conviennent mais les temps de correspondance sont trop courts
pour effectuer le transfert à l’aéroport. Les boules.
On essaye autre chose : Munich, Bruxelles, Genève… Ça colle pour
Genève.
On fonce. On ne peut pas enregistrer les vélos, mais tant pis, on verra
sur place. On procède au paiement : refusé, plafond dépassé. Il faut dire
qu’étant données les circonstances la Turkish Airlines en profite : nous
payons d’un coup l’équivalent de ce que nous aurions dépensé en Turquie pendant
plus de trois mois…
Sueurs froides, à nouveau. Ça ne sent pas bon. Heureusement l’avantage
des banques en ligne, c’est qu’on peut quasiment tout faire en ligne. Nous
arrivons non sans mal et sans stress à augmenter le plafond de paiement.
On recommence tout… Dans l’intervalle le prix des billets prend 300 €. Paiement…
Accepté !
11h30. Nous annonçons aux enfants que nous rentrons. Tout le monde pleure.
Putain, on n’a pas envie de rentrer, pas maintenant.
Nous mangeons, sans appétit.
12h00. Branle-bas de combat. Il faut ranger, réagencer, réorganiser les
sacoches, penser aux derniers détails, ne rien oublier.
Je cours au supermarché acheter du film plastique pour pouvoir emballer
les vélos à l’aéroport. En si peu de temps il est impossible de se procurer des
cartons adéquats. Dans la rue il y a un peu moins de monde que d’habitude. Les
bars, les restaurants devraient être fermés, mais ils ne le sont pas tous. Le
long de la plage quelques policiers jouent sur leur smartphone, assis sur des
bancs.
16h00. Nous sommes prêts mais nous sommes tristes. A l’heure où nous nous arrêtons
habituellement, nous partons.
C’est l’occasion de pédaler avec un soleil bas sur l’horizon. Nous l’avons
dans le dos, les couleurs sont magnifiques. Nos ombres s’étirent devant nous :
nous nous regardons rentrer, la larme à l’œil.
19h00. Nous arrivons à l’aéroport où nous avions pensé pouvoir dormir. Des hommes
en armes nous accueillent. C’est fermé. Réouverture à 7h du matin. On nous
interdit de dormir sur le parking à l’entrée du site.
Nous nous éloignons de quelques centaines de mètres jusqu’à apercevoir une
mosquée. Nous demandons à l’Imam où nous pourrions passer la nuit. Invoquant le
« corona problem », il dit ne pas pouvoir nous accueillir, mais il
nous invite à suivre un monsieur qui nous conduit dans son exploitation
agricole. Nous nous installons sous une petite avancée, adossée à un cabanon.
C’est normalement notre dernière nuit en Turquie, à la belle étoile. Pas
facile de trouver le sommeil. Nous ne sommes pas encore partis. Retard, annulation…
On se dit que tout peut arriver.
Vendredi 20 mars.
6h00. Réveil, petit déjeuner.
7h00. Nous prenons un grand coup notre respiration. La journée va être longue,
possiblement pleine d’embûches et de déconvenues. On croise les doigts : c’est
parti.
Nous arrivons dans un aéroport désert. C’est normal car le vol est à
12h50, mais nous avons à démonter les vélos, à les emballer et surtout à les
faire embarquer, ce qui n’est pas encore gagné. Si nous devons négocier autant
le faire avant que ce ne soit la cohue.
8h00. Tout notre équipement passe aux rayons. Nous nous délestons de nos
trois cartouches de gaz. Nous nous installons dans la salle d’enregistrement
des bagages que nous transformons en atelier de mécanique et d’emballage.
10h00. 400 m de film plastique, soit 100 m par vélo. On vient nous dire que ce
n’est pas suffisant car certaines parties ne sont pas recouvertes. Mais cela signifie
implicitement qu’on prendra bien nos vélos. C’est un soulagement.
Dans un duty-free un gars finit de nous filmer correctement nos quatre montures.
Nous lui achetons quelques souvenirs pour les enfants. Pour une fois, pas de
restriction de taille ni de poids !
11h30. Les bagages sont enregistrés. Nous nous acquittons d’un supplément pour
les vélos que nous voyons s’éloigner sur le tapis roulant. Dans quel état les
retrouvera-t-on ?
| Les enfants reprennent du poil de la bête. Ils sont excités de prendre l’avion pour la première fois. Pour nous la dernière fois, c’était il y a 16 ans. Souvenirs… Nous étions partis pédaler en amoureux un mois au Canada.
|
|
12h50. Décollage. Vue sur la méditerranée. Vue sur les montagnes enneigées.
14h20. Vue sur la mer noire, vue sur le Bosphore : ça y est, nous avons
traversé la Turquie, du sud au nord. Une heure trente pour faire ce qui nous
aurait pris un mois.
Du ciel, Istanbul est impressionnante, immense. L’aéroport ne l’est pas
moins. Nous marchons au bas mot trois kilomètres pour changer d’avion !
15h50. Décollage, bis. Contrairement au premier avion, celui-ci est plein.
Plein d’Européens revenant d’Asie.
Nous prenons le temps d’écrire notre attestation de déplacement
dérogatoire. Nous prenons le temps d’admirer notre belle planète, martyrisée
par l’homme. Elle ne se laissera pas faire.
17h10, heure locale. Les Alpes, le Jura, Genève. Huit mois que nous n’avions pas connu tant
de familiarité. C’est bon aussi de retrouver quelques repères… et surtout un
réel soulagement d’avoir réussi notre rapatriement, in-extremis. Reste à
récupérer les bagages et les vélos.
17h30. Tout est là. Les vélos ont un peu morflé : phare cassé, fourche
écrasée, quelques chocs. Rien de trop grave. Il faut remonter tout ça et tenter
de gonfler à 4 bars huit pneus avec une pompe de 20 centimètres ! On s’enfile
quelques fayots froids pour avoir quelque chose dans le ventre avant de reprendre
la route.
21h00. C’est parti pour un Genève by night. C’est magnifique, mais nous en
profitons trop peu. La fatigue est là. Pour nous il est 23h et les heures de
sommeil manquent.
22h30. De l’autre côté du lac, à 5 ou 6 km du centre-ville, nous trouvons dans
un club de nautisme un espace entre deux bateaux. Nous nous y installons. Les
enfants s’endorment comme des masses.
Samedi 21 mars.
6h30. Premier réveil de printemps, premiers rayons de soleil pour les cimes
jurassiennes, fouetté d’un pêcheur lançant son leurre au loin, regard sur les enfants
encore endormis : simples petits bonheurs matinaux.
9h00. Il est tant de regagner notre lieu de confinement. Une soixantaine de
kilomètres sur les petites routes suisses et savoyardes et nous y serons.
15h30. Après avoir fait quelques courses à Thonon, nous voilà arrivés à
Maxilly, près d’Evian. Notre maison étant louée jusqu’en juillet, nous avons
trouvé refuge dans la maison de vacances de notre ami Patrick. Nous y serons
bien.
Ne pas rentrer à la maison, c’est aussi l’idée de se dire que le voyage
n’est pas fini.
Si nous savons être disciplinés, patients et raisonnables peut-être
aurons nous tous la chance de retrouver la liberté à la fin du mois d’avril. Peut-être…
Si c’est le cas, il nous restera plus de deux mois pour aller pédaler sur
les magnifiques petites routes françaises. De quoi se faire plaisir et ne
pas finir par un goût d’inachevé !
Une petite vidéo sur ces trois journées dans quelques jours…